Les éoliennes freinent pour les chauves-souris

Les éoliennes freinent pour les chauves-souris,#

Source: La Libre 05-06-2022

Sophie Devillers Journaliste au Service Planète

Les arrêts pour chauves-souris représentent une perte de 3 à 4% de la production éolienne, selon Luminus.

“Éviter, réduire, compenser”, c’est la devise de la Région wallonne pour limiter l’impact des éoliennes sur la biodiversité, imposée aux développeurs éoliens. L’objectif est d’équilibrer les pertes et les gains. “Nous sommes convaincus, que lorsqu’on applique ce modèle ERC, le gain environnemental net est positif en sachant que l’éolienne est positive contre le changement climatique, qui lui-même est une des causes principales de la perte de biodiversité. On gagne doublement en mettant des éoliennes : en luttant contre le réchauffement climatique et en augmentant la biodiversité”, assure Christophe Heijmans, Sr. Wind Project Developer chez les Luminus.

L’idée générale est tout d’abord de placer les parcs éoliens dans les zones les moins sensibles. Loin des espaces placés en Natura 2000 en raison de la présence d’oiseaux ou des chauves-souris, de lisière de forêts (pour les chauves-souris) ou des sites de grand intérêt biologique comme les Hautes Fagnes ou les marais d’Harchies. Et parfois des sites sans statut particulier, tels des plaines agricoles . “Pour une quinzaine de plaines agricoles, dont je ne peux pas vous citer le nom, on a affiché notre opposition aux éoliennes, pour la biodiversité qu’elles contiennent”, signale Jérémy Simar (Demna- Région wallonne). Il arrive aussi que des projets soient stoppés. “Cela a été le cas à Bassenge, où il y avait un gros gîte de chauves-souris”, explique Maxime Kelder, Wind Energy Expert chez Luminus, qui précise que les développeurs connaissent bien la cartographie wallonne et les endroits plus ou moins sensibles.

Toutes les éoliennes en 2023#

Mais “désormais, il y a de moins en moins d’endroits où on peut mettre des parcs éoliens” observe Jérémy Simar. “Donc il va y avoir une tendance à essayer de les placer dans les endroits plus sensibles d’un point de vue de biodiversité, d’essayer de faire passer des projets qui il y a 5 ou 6 ans, n’auraient pas été plus loin par ce que telle ou telle espèce est présente. On se retrouve, je trouve, avec des dossiers qui sont de plus en plus sensibles au niveau de la biodiversité. Cela ne veut pas dire qu’on en refuse plus qu’avant. La plupart reçoivent des avis favorables, conditionnées à des mesures de compensation."

En termes d’atténuation, l’arrêt du rotor est la principale mesure prise, outre le rehaussement le bas de pale par rapport à la végétation. Les permis sont alors délivrés avec des conditions pour éviter le fonctionnement d’éoliennes par vents faibles, justement au moment où les chauves-souris sont les plus actives en altitude. “Depuis 2020, chaque éolienne que nous construisons s’arrête lorsqu’il y a une forte activité de chauves-souris”, reprend Maxime Kelder. “Pour bâtir ce système, on a commencé par de l’écoute avec des micros spécifiques. On a corrélé les moments où on entend les chauves-souris avec les conditions météo : six heures après le coucher du soleil, lorsqu’il ne pleut pas (les chauves-souris volent bas quand il pleut), lorsqu’il n’y a pas beaucoup de vent (à moins de six mètres par seconde) et quand il fait suffisamment chaud (elles n’aiment pas quand il fait moins de dix degrés)… Quand on réunit ces quatre conditions, on arrête l’éolienne." En France, EDF a déterminé que le bridage (ou régulation) pouvait mener à une réduction de jusqu’à 100 % de la mortalité, et de 75% en moyenne, avec la plupart du temps une perte de production de moins de 1 %.

En Wallonie, en 2023, les conditions sectorielles imposeront à chaque opérateur d’arrêter toutes les éoliennes (anciennes et nouvelles) pour les chauves-souris. Pour Luminus, cela équivaudra à un volume de production égal à environ six éoliennes (près de 40 000 MWh/an ou la consommation de 19 000 ménages wallons). Une perte de 3 à 4 % de la production éolienne. “Ce n’est pas anodin pour un producteur d’électricité." Dans 78 % des cas, les éoliennes sont arrêtées alors que les chauves-souris ne sont pas présentes, selon les écoutes faites a posteriori par Luminus. L’entreprise travaille donc sur un nouveau système d’arrêt basé sur les détections en temps réel de chauves-souris par caméras ou autres et non plus sur les conditions météo.

L’arrêt d’éoliennes aussi pour les oiseaux#

“Ce vers quoi on tend, c’est qu’au lieu d’arrêter l’éolienne sur base de conditions météo, on va arrêter une éolienne en temps réel. Si on a une écoute (caméras ou autres), si on détecte une chauve-souris, on arrête l’éolienne. La Wallonie songe à faire du bridage pour les oiseaux également”, précise Jérémy Simar (Demna): “Comme pour les chauves-souris, lorsque l’oiseau va s’approcher de l’éolienne, on va arrêter l’éolienne. Le risque que l’oiseau se fasse tuer par l’éolienne n’est jamais nul mais il est alors réduit. L’éolienne s’arrête automatiquement, lorsque l’oiseau est détecté par des caméras dans un certain périmètre. Ce système n’est pas en place chez nous, mais on demande à ce que son efficacité soit testée. Cela se développe partout ailleurs et se généralise. Je ne pense pas que la Wallonie restera la seule région où on ne voit pas ce gendre de mesure d’atténuation, cela va arriver rapidement."

Actuellement, les mesures d’atténuation pour les oiseaux à risque de collision consistent à aménager des zones de nourriture loin du parc éolien pour les attirer. Cas particulier : à Villers-le-Bouillet, une seule éolienne d’un parc de Luminus doit être stoppée entre le 15 et le 30 juin du lever au coucher du soleil, en raison de sa proximité avec une zone de chasse des hirondelles de rivage. L’avifaune est surtout visée par des mesures de compensation: “Pour tous les oiseaux qui subissent des pertes d’habitat, il faut recréer de l’habitat favorable ailleurs, pour se reproduire ou pour se nourrir. En milieu agricole, ce sont des aménagements spécifiques, comme les couverts nourriciers. Cela fonctionne d’un point de vue qualitatif, c’est indiscutable. Quand on installe des mesures et qu’elles sont bien implantées par des agriculteurs (le développeur doit conclure des contrats avec ceux-ci lorsqu’il présente son projet aux autorités, NdlR), cela attire tout de suite les oiseaux. Au niveau quantitatif, il est difficile de savoir ce que cela apporte en nombre d’individus, il n’y a pas d’études. Mais on prévoit de le faire très rapidement”.

Objectif : l’atténuation de l’impact sur les hirondelles de rivage pendant les premiers vols des jeunes.

Concernant l’éventuelle bridage pour oiseaux, “nous n’avons pas à mettre de tel système en place pour le moment. Cependant, nous suivons différentes technologies existantes sur le marché affin d’être prêts le jour où nous y serions contraints du fait d’une sensibilité particulière éventuelle d’un site futur”, précise Luminus. Ces compensations sont inapplicables aux chauves-souris, vu leur unique jeune annuel : “Il est illusoire de compenser la mortalité qui surviendrait par les éoliennes par des mesures favorisant la natalité, l’échelle de temps ne le permet pas. On doit donc miser au maximum sur l’atténuation”, précise de son côté Thierry Kervyn, le “M. Chauves-souris” wallon.So. De.