Éoliennes tueuses en série ?

Les éoliennes, des tueuses en série ?#

Source: La Libre 05-06-2022

Sophie Devillers Journaliste au Service Planète

Collision avec les pales, effarouchement, perte d’habitat… Oiseaux et chauves-souris pâtissent de l’implantation d’éoliennes. Mais de nouvelles mesures s’efforce(ro)nt de limiter les impacts.

Aux yeux des chauves-souris, une éolienne apparaît comme un “super-arbre” dans lequel trouver un gîte à l’abri des prédateurs. Résultat : elles s’en approchent, au péril de leur vie. À l’inverse, certains oiseaux fuient les éoliennes. Ces grandes structures verticales qui surgissent dans leur plaine agricole les effarouchent. La raison ? Ils craignent sans doute qu’un potentiel prédateur s’y perche. L’arrivée des aérogénérateurs les prive aussi des paysages bien particuliers qu’ils recherchent : des zones ouvertes semblables aux plaines steppiques dans lesquelles ils se reproduisent.

Scientifiques et développeurs éoliens tombent d’accord : bien qu’elles contribuent à protéger la biodiversité globale en réduisant le réchauffement climatique, les éoliennes exercent aussi une pression locale sur les espèces.“Comme toute activité humaine, le développement de parcs éoliens doit s’accompagner du respect de l’environnement et en particulier de la préservation de la biodiversité, indique Xavier Leblanc, Wind Business Director chez Luminus. En tant qu’industriel responsable, on s’oblige à connaître l’éventuel impact local que peuvent avoir nos éoliennes sur la biodiversité. Et j’insiste sur ce mot “local”, car (au niveau global) je pense qu’il ne fait plus aucun doute que les énergies renouvelables, non émettrices de CO2, luttent contre le réchauffement clmatique et limite ainsi la pression sur la biodiversité."

Au Département de l’Étude du milieu naturel et agricole de la Région, “on est tout à fait favorable au développement de l’éolien, il faut juste limiter au maximum son impact. Son impact global positif ne peut pas justifier d’impacter des espèces protégées”, souligne l’attaché scientifique Jérémy Simar.

Les chauves-souris et les oiseaux sont les principales espèces impactées par l’implantation d’éoliennes, comme le démontrent de nombreuses études. Selon le biologiste de la conservation Thierry Kervyn, par extrapolation (il n’existe pas d’étude précise), on peut ainsi considérer que chaque éolienne en Wallonie tue dix chauves-souris par an.

Deux raisons à cette mortalité : les collisions pures et simples avec les pales vu leur vitesse (300 km/h à leur extrémité), mais aussi les “barotraumatismes”, qui interviennent par le simple passage à proximité de l’éolienne. La baisse brutale de la pression de l’air au voisinage des lames fait exploser les poumons des chiroptères. “Dégagement de chaleur, présence de mouches sur les mâts, turbulences générant des concentrations d’insectes… Certaines espèces de chauves-souris vont être attirées par des éoliennes. D’autres vont être repoussées, signale la naturaliste Pierrette Nyssen, experte de la conservation de la nature (Ecofirst). “L’impact par mortalité est très largement dépendant des espèces de chauves-souris." Ainsi, les espèces de milieu fermé et de lisières (oreillards, murins…) sont peu impactées, au contraire des espèces migratrices (pipistrelle de Nathusisus…) qui peuvent rentrer en collision avec les pales et les rotors plus hauts. Les espèces de haut vol, en général migratrices également, comme les noctules, les pipistrelles et les sérotines, connaissent elles aussi des collisions.

Effet cumulatif de milliers de mâts#

Cette mortalité d’individus a-t-elle un impact réel sur les populations de chauves-souris en Wallonie, qui ont sévèrement baissé à partir de 1950, avant de retrouver une tendance apparente à la hausse ces dernières années ? “La difficulté, c’est que comme le nombre d’éoliennes va croissant, cet élément (mortalité) va aussi aller croissant, répond Thierry Kervyn, expert au Département d’étude du milieu naturel et agricole (Demna) à la Région wallonne. Prenons l’Allemagne, où il y a 28 000 éoliennes. Fois cinq, fois dix, on arrive à des centaines de milliers d’individus par an. L’autre aspect, c’est que les chauves-souris n’ont qu’un seul jeune par an, voire très rarement deux. Le taux de récupération de la population d’une mortalité supplémentaire est donc très long. Il faut noter qu’on manque de données sur les populations réellement présentes, car les espèces les plus impactées sont migratrices et ne se reproduisent donc pas chez nous. Mais en tant que pays de passage, on ne peut pas se permettre d’accepter une mortalité qui, en fait, impacte d’autres pays."

Vanneaux, pluviers, busards, milans…#

Du côté des oiseaux, il est aussi difficile de déterminer une mortalité précise en Wallonie. “Si pour les chauves-souris, les éoliennes causent un problème de collision, pour les oiseaux, on est davantage sur un problème de perte d’habitat et d’effarouchement pour la majorité des espèces, explique l’ornithologue Jérémy Simar, attaché scientifique au Demna. Ces oiseaux ont peur des éoliennes, et vont s’en éloigner. Il y a tout d’abord l’effet de la présence humaine. Lorsqu’on place des éoliennes, des chemins sont ouverts, il y a donc de nouveaux promeneurs, ainsi que la maintenance. Pour certaines espèces, comme le busard, très sensible à la présence humaine pendant la nidification, c’est intolérable. Il va quitter la plaine. L’autre raison, c’est la présence, dans un environnement autrefois très ouvert d’éléments verticaux inhabituels qui vont effaroucher les oiseaux. C’est le cas des pluviers et des vanneaux qui n’utiliseront plus la plaine pour l’hivernage ou leur halte migratoire." Et il n’y a pas de fortes chances qu’ils retrouvent un espace aussi adapté ailleurs.

Des collisions avec les éoliennes peuvent en outre se produire pour certaines espèces. “Si on quitte les plaines agricoles pour les cantons de l’Est, on cite souvent le milan, poursuit M. Simar. C’est un rapace qui n’a pas peur des éoliennes et pour lequel il y a un risque de collision, surtout chez les jeunes. Quelques cas nous reviennent par an, sur tout le territoire. Mais les suivis de mortalité donnent peu de résultats, car il faut par exemple trouver les cadavres d’oiseaux au pied des éoliennes avant les prédateurs. En outre, il y a surtout un effet d’effarouchement, de perte d’habitat, beaucoup plus difficile à évaluer. Des études ont été faites, et on peut imaginer que chaque année, une éolienne tue quelques oiseaux, c’est inévitable. Que ce soit des petits passereaux, des oiseaux communs ou de grands rapaces."

Pression supplémentaire dans les plaines agricoles#

Une chose est sûre, poursuit le spécialiste : beaucoup d’espèces d’oiseaux des plaines agricoles sont en déclin, et la première cause n’est pas l’implantation d’éoliennes mais bien l’agriculture intensive (hausse de la taille des parcelles, utilisation d’intrants chimiques…). “Il faut vraiment voir l’impact des éoliennes comme quelque chose qui s’ajoute aux différentes pressions s’exerçant sur ces espèces. On a des responsabilités de conservation de ces espèces, souvent emblématiques. On ne peut pas faire n’importe quoi”, insiste Jérémy Simar.

Cela dit, penser ou avoir l’impression que l’arrivée d’éoliennes transforme la plaine agricole en un monde du silence dépouillé de pépiements d’oiseaux serait une erreur. “Les gens ne réalisent pas l’évolution des milieux agricoles et que ce phénomène (de déclin des oiseaux) est en cours depuis des décennies. Alors ils pensent que cette arrivée d’éoliennes transforme tout du jour au lendemain. C’est le cas pour certaines espèces auxquelles on est attentifs, mais la plupart des oiseaux restent dans la plaine, c’est indiscutable ! Les petits passereaux restent dans les fossés, les haies, les alouettes dans les champs… Il ne faut pas tout mettre sur le dos des éoliennes !"